Dans la 1ère partie de son roman d'anticipation "1984-1985", Anthony Burgess intitule un chapitre "Oranges Mécaniques"; il y explique ce qui l'a conduit à écrire l'Orange Mécanique et le choix du titre :

"C'est le sentiment de cette séparation entre nous aut' bien portants et les ceusses qui sont malades, qui m'a conduit à écrire, en 1960, le court roman l'Orange Mécanique.
Ce n'est pas, à mes yeux, un très bon roman : trop didactique, trop exhibitionniste sur le plan linguistique. Mais il présentait sincèrement mon horreur de l'opinion selon laquelle certaines gens sont des criminels et d'autres pas.
Le déni du péché originel comme héritage universel est un trait caractéristique des sociétés pélagiennes, telle la nôtre en Grande-Bretagne; et c'est en Grande-Bretagne, vers 1960, que les gens respectables ont commencé à murmurer contre la courbe croissante de la délinquance juvénile et à suggérer, après avoir lu les articles d'une certaine presse à sensation, que les jeunes criminels qui foisonnaient-ou les groupes exubérants tels que les Mods et les Rockers, plus agressifs par jeu que véritablement criminels-représentaient en quelque sorte une espèce inhumaine et requéraient donc un traitement inhumain.
La prison était réservée aux délinquants d'âge mûr, et les centres de détention juvénile apportaient peu de remèdes. Il y eut des irresponsables pour parler de thérapie par l'aversion, de cautérisation des impulsions criminelles à la racine.
Si, grâce aux électrochocs, aux drogues ou au pur conditionnement pavlovien, l'on pouvait ôter aux jeunes délinquants le pouvoir de commettre des actes antisociaux, alors nos rues redeviendraient sûres, la nuit.
Comme d'habitude, la société avait priorité absolue. Il manquait de tout évidence quelque chose aux délinquants pour être des êtres humains complets : mineurs, ils n'avaient pas le droit de vote. Bref, ils étaient terriblement les ''ceusses", par opposition à "nous aut' ", qui représentons la société.
Déjà, l'on avait gommé, de façon draconienne, la source de l'agression sexuelle chez des maniaques du viol, qui avaient dû remplir au préalable les conditions du libre choix - c'est-à-dire, selon toute hypothèse, signer un vague bout de papier. Et, avant le grand jour de la libération de ces petits messieurs dits "de la joyeuse", certains d'entre eux s'étaient volontairement soumis à des séances de conditionnement mixte (positif et négatif), où l'on alternait, sur un écran de cinéma, les projections d'images de garçons et de filles nus. En même temps, selon le sexe de l'image, soit on administrait aux sujets des électrochocs, soit on leur procurait les sensations apaisantes d'un massage des parties génitales.
Pour ma part, dans mon roman, j'ai imaginé un établissement expérimental où un jeune délinquant type, coupable de tous les crimes, du viol jusqu'au meurtre, reçoit une thérapie par l'aversion, destinée à le rendre incapable de contempler et encore moins de perpétrer un acte anti-social sans être pris d'une profonde nausée.
Il y a eu plusieurs raisons au choix de ce titre : l'Orange Mécanique.
En cockney - en argot londonien - il existe une expression : queer as a clockwork orange (zinzin comme une orange mécanique), qui marque le plus haut degré de bizarrerie possible et que j'adorais depuis toujours. Je la gardai de côté durant des années dans ma mémoire avec l'espoir de l'utiliser un jour pour un titre.
Lorsque je commençai à écrire mon livre, il m'apparut que l'expression convenait parfaitement à une histoire sur l'application des lois de Pavlov (ou de l'automatisme des réflexes) à un organisme capable d'avoir, comme un fruit, couleur et saveur agréable.
Mais j'avais aussi servi en Malaisie, où le mot pour désigner une être humain est orang.
D'autre part, Alex, le nom de mon anti-héros, est l'abréviation d'Alexandre, qui signifie "défenseur des hommes" étymologiquement.
Toutefois, il a d'autres connotations : a (qui veut dire en anglais un, une) + lex (qui veut dire en latin loi) = qui est sa propre loi.
Ou bien : a (en grec, préfixe privatif) + lex = sans loi
Et encore : a (un, une) + lex(is) = un vocabulaire (bien à soi)
Les romanciers ont tendance à faire très attention aux noms qu'ils attachent à leurs personnages. Alex est un nom riche et noble, et mon intention était que celui qui le portrait inspirât la sympathie et la pitié et fût insidieusement identifiable à nous aut', par opposition aux ceusses...
Alex n'est pas seulement privé de la capacité de choisir de faire le mal. Aimant la musique, il a réagi à celle qui, utilisée comme amplificateur d'émotions, accompagnait les films de violence qu'on lui a donné à voir. Une substance chimique injectée dans le sang provoque la nausée pendant qu'il regarde les films, mais la nausée s'associe aussi à la musique. Il n'était pas dans l'intention de ses manipulateurs, fonctionnaires de l'Etat, de provoquer ce bonus ou ce malus : c'est par accident pur que, dorénavant, Alex réagira automatiquement à Mozart ou à Beethoven, comme au viol ou au meurtre. L'Etat a réussi dans son objectif primordial : refuser à Alex le libre choix moral - lequel, aux yeux de l'Etat, signifie automatiquement choisir le mal...
On n'a pas très bien compris ce roman. Les lecteurs et les spectateurs du film que l'on tira du livre ont pris pour allant de soi que, moi qui suis un homme des moins violents, je ne pouvais qu'adorer la violence. C'est faux....."



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Copyright © 1998 Thierry Roy
date de création : 11 Septembre 1998
date dernière mise à jour : 31 décembre 2000